Filles de joie et sensibles
Par Eric MARTIN, jeudi 22 décembre 2005 à 20:28 :: Articles :: #145 :: rss
Des prostituées sont formées par l'Association de Lutte contre le Sida pour sensibiliser d'autres professionnelles du sexe à cette maladie.
Elles sont quinze, assises en rond, à écouter attentivement les explications d'un médecin bénévole sur des infections sexuellement transmissibles et sur le sida. Elles sont très fréquemment en contact avec ces maladies puisqu'elles sont prostituées. Elles posent des questions au médecin sur la syphillis et le sida notamment. Ces filles ont entre 20 et 40 ans. Certaines sont en djellaba, voilées. Beaucoup sont jolies. Mais là n'est pas le plus important : elles ne sont plus des prostituées ce lundi 28 novembre, elle apprennent avant tout à être des « éducatrices au pair » avec l'Association de Lutte Contre le Sida (ALCS). En clair, elles ont été choisies par des responsables de cette association, située à Casablanca, boulevard Massira Al-Khadra, pour être sensibilisées aux maladies sexuellement transmissibles pour qu'ensuite, sur leur lieu de travail, elles puissent donner des conseils aux autres professionnelles du sexe. L'ALCS leur donnera en outre des préservatifs pour qu'elles les distribuent aux autres « filles ». C'est un des moyens choisis par le Maroc, et l'ALCS surtout, pour lutter contre le sida. Au ministère de la Santé, le Dr Hamida Khattabi, chef de service MST/Sida, se félicite de cette mobilisation. Il y a eu, de 1986 à novembre 2005, 1839 cas de Sida déclarés et diagnostiqués au Maroc. Entre 16 000 et 20 000 personnes vivraient avec le VIH aujourd'hui, contre une estimation allant de 13 à 16 000 en 2003. « L'augmentation est de plus en plus importante et elle est alarmante », assure Mme Khattabi, ajoutant que « si on ne fait rien contre le sida, il risque de flamber dans notre pays ». Il faut accroître la sensibilisation et la prévention, notamment chez les populations à haut risque, comme les prisonniers ou les professionnels du sexe. Nora, qui a une formation d'assistante sociale, est la coordinatrice nationale à l'ALCS du projet de prévention de proximité auprès des travailleuses du sexe. Elle est chaleureuse, souriante avec « les filles », comme elle les appelle. On sent la volonté de l'équipe de l'ALCS de les mettre à l'aise. « On n'est pas là pour juger, au contraire », affirme Nora. « On veut que les professionnelles du sexe se sentent bien ici pour qu'elles reviennent et qu'elles incitent leurs collègues à venir parler, se faire dépister… », poursuit-elle. Faire venir pour la première fois les prostituées dans les locaux de l'ALCS est d'ailleurs un travail de longue haleine. « Il faut aller vers elles car elles ne viendront pas chez nous les premières », assure Nora. Des intervenantes salariées de l'association se rendent donc sur le lieu de travail des prostituées, présentent l'ALCS, parlent de la gratuité et de l'anonymat des tests, de la possibilité de consulter un médecin sur place… Elles distribuent des préservatifs. Suite à ce premier contact avec l'ALCS, certaines prostituées font le déplacement jusqu'au local. Elles peuvent suivre des cours de sensibilisation les lundi et jeudi. Elles apprennent par exemple à convaincre leur client d'utiliser le préservatif. « C'est avec ces séances qu'on s'aperçoit que des filles n'ont jamais utilisé de préservatifs. On le voit à leur manière de le toucher, avec la curiosité de quelqu'un qui découvre quelque chose », explique Nora. « On s'est également aperçu que des filles ne connaissaient pas le sida ou bien n'y accordaient pas beaucoup d'importance. (…) On a aussi vu des filles qui pensaient qu'un client était porteur du virus en fonction de son apparence. "Il est beau mec ? Il a une belle voiture ? Il ne peut pas être malade" », dit Nora. Bref, il y a souvent beaucoup de travail ! Mais grâce au bouche à oreille, de plus en plus de prostituées viennent dans les locaux de l'ALCS. Au cours des séances, quelques filles sont distinguées par les responsables de l'association pour leur esprit d'initiative, leur volonté… Ce sont elles qui pourront ensuite devenir « éducatrices au pair ».
Une formation ludique Deux groupes de 15 filles vont suivre une formation d'ici fin décembre. Du 27 au 30 novembre, un de ces deux groupes s'est mis au travail. Le programme ? Le premier jour, des formateurs leur ont expliqué le rôle de l'éducatrice au pair. Ensuite, elles ont travaillé sur le message qu'elles auront à transmettre aux autres professionnelles du sexe. Des jeux de rôles sont par exemple organisés. On les met en situation, dans un café : « Tu rencontres une fille dans un café, tu lui parles du sida et de l'association, comment t'y prends-tu ? », demande un formateur à une des filles. Elle doit notamment expliquer à quoi sert un préservatif. « La formation est très ludique et on travaille beaucoup avec les images », explique Nora, soulignant que quasiment toutes les filles sont analphabètes. La priorité est également donnée au dialogue et à la confrontation entre les « étudiantes ». Réunies en deux petits groupes, elles doivent « réviser » ce que le médecin leur a enseigné sur les infections sexuellement transmissibles : quelles sont-elles ? Comment les reconnaît-on ? Les deux groupes sont en compétition pour ce petit test. « Vite, vite, elles vont trouver avant nous ! », lance l'une d'elles, ne cachant pas son enthousiasme. « Je suis très contente d'être là ! », explique l'une des filles, Latifa, en djellaba rose pâle. « Hier, j'étais une simple personne. Aujourd'hui, j'ai une mission, je dois travailler ! Tout ce que j'ai appris, je dois maintenant le transmettre pour que les autres apprennent à se protéger », ajoute-t-elle. Selon Nora, « c'est très valorisant pour les filles de devenir éducatrices ». Elles ne sont pas payées pour ça. « Elles le vivent comme un engagement humain et moral », ajoute-t-elle. Tout le monde y gagne donc ! « L'ALCS ne peut être partout ! Les filles vont donc être sur le terrain où nous ne serons pas ! », explique-t-elle. Sur leur lieu de travail, dans des bars ou bien dans la rue, par exemple, elles iront donner des conseils. Or, on le comprend facilement, le message passe mieux lorsque ce sont des « pairs » qui le transmettent. Après leur formation, elles devront revenir une fois par semaine à l'ALCS. Les 15 filles se réuniront une fois par mois. Cette pratique des « éducatrices au pair » existe depuis 4 ans environ. A Casablanca et dans plusieurs villes au Maroc, cela a permis à plusieurs centaines de professionnelles du sexe d'être sensibilisées aux maladies sexuellement transmissibles. Elles savent ainsi mieux se protéger, et par conséquent protéger leur client. Par ailleurs, les professionnels du sexe (hommes et femmes) ne sont pas les seuls concernés : le même genre de sensibilisation existe pour les prisonniers. Quant au local de l'ALCS, situé 17 bd Massira Al Khadra, il est bien sûr ouvert à tous.
Caroline Taïx

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