L'enfer pédophile de Marrakech
Par Eric MARTIN, vendredi 30 décembre 2005 à 01:37 :: Articles :: #196 :: rss
Quel rapport entre le tsunami et la pédophilie ? Au lendemain du meurtrier raz-de-marée de décembre 2004, en Asie du Sud-Est, certains islamistes marocains en avaient trouvé un, fût-il tiré par les cheveux. Selon eux, il s’agissait d’un « châtiment divin » frappant un à un les pays « sexuellement touristiques ». Dans ces conditions, le royaume avait de bonnes chances d’être le prochain sur la liste. Cette vision apocalyptique prêterait à sourire si elle ne reflétait, malgré elle, une sordide réalité.
Le boom touristique qu'a connu la ville ocre a été accompagné par une montée en flèche d'abus sexuels sur mineurs. La société civile de la ville se mobilise pour poursuivre les criminels. Au Maroc comme dans leur pays d'origine.
MAROC - 30 juillet 2006 - par YASRINE MOUAATARIF
Les nombreux délinquants sexuels jugés au cours des derniers mois n’ont été condamnés qu’à des peines légères.
« À la suite du tsunami, une partie des touristes sexuels pédophiles se sont rabattus sur le Maroc et d’autres pays du Sud », déplore Aniko Boehler, la coordinatrice nationale de l’ONG marocaine Touche pas à mon enfant ! (TPME). Créée en 2004 par Najat Anwar, cette association est la première dans le pays à soutenir les jeunes victimes d’abus sexuels (viol, inceste, mariage de mineurs, prostitution, pédopornographie) et leurs familles. Un soutien psychologique, mais également juridique : en deux ans, TPME s’est portée partie civile dans trente affaires d’abus sur mineurs, dont dix sont toujours en cours d’instruction.
« Même si la pédophilie et l’inceste sont protégés par la hchouma (“honte�), de plus en plus de parents et de petites victimes osent nous contacter pour dénoncer ces crimes », explique Najat Anwar. Malgré cette petite victoire sur les tabous, la bataille qu’elle mène aux côtés d’une cinquantaine de bénévoles reste semée d’embûches. Et de déceptions.
27 juin 2006, tribunal de première instance de Marrakech. Après trois mois de suspension et un premier report, les juges s’apprêtent à rendre leur verdict dans l’affaire Jack-Henri Soumère. De nationalité française, l’accusé, âgé de 60 ans, est inculpé d’homosexualité (considérée comme un délit au Maroc), d’incitation d’un mineur de moins de 18 ans à la prostitution, de détention et de consommation de résine de cannabis, d’aménagement d’une résidence pour la prostitution et de détention d’objets et d’images pornographiques. L’affaire fait grand bruit, au Maroc comme en France, Soumère étant une figure du show-biz parisien, ancien patron du Théâtre Mogador, du Palace et de l’Opéra de Massy. Il a récemment été décoré de la Légion d’honneur. Depuis son inculpation, il ne cesse de crier au complot et soutient que l’adolescent de 16 ans avec lequel il a été surpris prétendait en avoir cinq de plus. Verdict du TPI : quatre mois d’emprisonnement avec sursis, assortis d’une amende de 5 000 dirhams (450 euros).
« Faute de preuves, la seule charge retenue est celle d’homosexualité, ce qui n’est pas l’objet de notre plainte, explique Moustapha Errachdi, l’avocat de TPME. En tant que militant des droits de l’homme, je m’interdis de juger quelqu’un en fonction de ses pratiques sexuelles. En revanche, dès qu’il s’agit d’un enfant, c’est incontestablement un crime qui doit être puni. » Une semaine auparavant, un touriste belge de 47 ans, Jean-Pierre Rollier, avait comparu, pour les mêmes motifs, devant le tribunal d’Agadir. Il avait écopé de six mois ferme et d’une amende de 3 000 dirhams. Depuis le début de l’année, trois Allemands et un Néerlandais ont également été traduits en justice pour abus sur mineur. Ils ont été condamnés à des peines allant de six mois à quatre ans d’emprisonnement.
Les pédophiles ne sont évidemment pas tous étrangers, mais les procès de ces derniers suscitent un intérêt plus vif dans les médias nationaux. Sauf cas exceptionnel, comme celui d’Abdelhafid Chichkli (45 ans), le « monstre de Marrakech », un vendeur ambulant qui, en novembre 2005, a violé et martyrisé deux fillettes de 5 ans et 10 ans. Et tenté de faire de même avec deux autres, dont une handicapée. Le 11 mai, il a été condamné à une peine ridicule : dix-huit mois ferme. Les articles 485, 486 et 487 du code pénal prévoient pourtant pour ce type de crime des peines de dix ans à vingt ans, voire, dans certains cas, trente ans d’emprisonnement.
Cette incompréhensible clémence désespère les - rares - travailleurs sociaux, qui, tous, n’attendent qu’une chose : « le » cas appelé à faire jurisprudence. « Le Maroc dispose de tout un arsenal juridique pour sanctionner les crimes de viol et d’abus sexuel sur mineur. Mais nous savons très bien que, dans certains cas, la légèreté des peines prononcées est tout simplement le fruit de la corruption, regrette Najat Anwar. Nous aimerions que tous ceux qui ont le pouvoir de rendre la justice prennent conscience que leurs verdicts sont le bouclier le plus efficace pour protéger nos enfants. »
Dans les affaires Soumère, Rollier et Chichkli, l’association Touche pas à mon enfant ! a fait appel. Elle garde espoir, car les textes changent plus vite que les mentalités. « Le Maroc est quand même le seul pays arabo-musulman qui tente de s’attaquer au problème, explique Aniko Boehler. Les termes de « tourisme sexuel » et de « pédocriminalité » ont d’ailleurs été introduits dans le code pénal, au mois d’avril. La mobilisation de la société civile, le soutien de la police et de certains médias commencent à faire bouger les choses. Mais, sur le terrain, nous sommes trop peu nombreux et disposons de trop peu de moyens pour faire face au fléau. »
Nous sommes dans le cabinet de maître Errachidi dans l'ancienne médina. Le décor est sobre, mais le lieu est animé. Des membres de l'association « Touche pas à mon enfant » et des enfants victimes du pédophile Hervé font leur réunion hebdomadaire. Ce partenariat entre une ONG et un avocat, membre de l'AMDH, a permis d'écrouer Mustapha Balsami, le « maquereau » d'Hervé le pervers, celui chez qui la perquisition a permis de découvrir plus de 100 000 documents à caractère pédophile, impliquant une cinquantaine de gosses de la ville ocre. Aniko Boehler est coordinatrice de l'association. Entourée d'une équipe de jeunes volontaires, elle a fait sienne la cause des enfants victimes d'abus sexuels. « Nous sommes devant un phénomène à plusieurs composantes. Il y a bien sûr les pédocriminels mais aussi les enfants, la mentalité des parents, l'administration », lance d'emblée Aniko. Cette anthropologue de profession qui porte bien ses quarante ans sait de quoi elle parle. Depuis que l'affaire d'Hervé Le Gloannec et de son complice marocain Mustapha Balsami a éclaté au grand jour, elle se fait connaître dans tout-Marrakech pour sa lutte contre l'exploitation sexuelle des enfants. Le coup de foudre est immédiat. « Nous avons l'appui de tout le monde, des plus riches aux plus pauvres : des chefs d'entreprise, des gens de la mode, des avocats, des professionnels du tourisme et du citoyen lambda. Même les rappeurs de Fnaïr ont écrit une chanson pour soutenir notre association », jubile Aniko.
chasse aux pédophiles L'objectif à court terme pour cette ONG est de faire la chasse aux pédophiles de la ville. Mais aussi de créer un centre de jour pour les victimes et leurs familles et un autre de nuit pour protéger les enfants contre leurs abuseurs. Une espèce de « safe house » (maison sûre) dans des cas compliqués, quand les gosses encourent un réel danger de la part des pédophiles ou de leurs complices. Mais il y a aussi le problème des mentalités. « Tout le monde les traite de sales P.D. Que ce soit les agents d'autorité, les voisins et même leurs propres parents. C'est cette guerre qui est la plus difficile à mener », avoue Melle Maroub, une des « grandes sœurs » de l'association. Elle fait partie d'un groupe de jeunes qui a pris cette cause à bras-le-corps. Non sans risques. « Nous travaillons dans des conditions difficiles. Nous subissons des intimidations et même des menaces par téléphone », raconte une des volontaires. En soulevant le couvercle du tajine, les volontaires de « Touche pas à mon enfant » et les militants des droits de l'Homme de la ville ont découvert une bien amère réalité : celle d'un Mellah, ancien quartier juif de la ville, devenu véritable souk pour pédophiles, d'un endroit croulant sous le poids de la pauvreté et d'une population qui gère comme elle peut un quotidien difficile. Dealers de haschich et de « mahya », mendiants et prostituées bas de gamme se mêlent à des milliers de gosses, dont la majorité ne va plus à l'école. Plusieurs familles vivent dans la même maison. Chacune occupe une pièce. Dans cette partie de la ville, pourtant très proche du centre, la prostitution, féminine ou masculine, constitue une rentrée d'argent importante. Ici, on ne fait pas la différence entre adultes et mineurs. Le plus important, c'est de ramener de l'argent. Maître Mustapha Errachidi, avocat et membre de l'AMDH, insiste sur le volet humain. « Il faut que le Maroc adapte ses lois aux conventions internationales et surtout qu'il les applique à la lettre. Quant à notre justice, les articles du Code pénal doivent être revus. Ce n'est pas normal qu'un pédocriminel de la pointure d'Hervé n'écope que de deux ans », s'indigne l'avocat. Il y a plus. Des étrangers soupçonnés de pédophilie ont tout simplement été expulsés du territoire marocain sans être traduits en justice. En août 2005, un universitaire français avait été transféré dans son pays via le port de Tanger alors qu'une accusation d'incitation de mineurs à la prostitution pesait sur lui. Des ressortissants des pays du Golfe ont été également expulsés du royaume après avoir été appréhendés en compagnie de filles mineures.
Des appartements, des bars et des riads Devant le laxisme des autorités, le phénomène ne peut que prendre de l'ampleur. « Sur Guéliz, dans des appartements, dans quelques "lieux" de rencontres (bars, pubs et night-clubs) comme dans des riads de la médina, des pervers s'amusent à violer des gamins en toute impunité. Nous finirons bien par les avoir un jour », s'indigne Rafiq, un des volontaires de « Touche pas à mon enfant ». Ces fourmis travailleuses rencontrent beaucoup de difficultés dans leur travail humanitaire, surtout de la part des parents des victimes. « Les familles ont un besoin urgent d'argent. Elles s'en foutent que leur gamin retourne à l'école. Puis, à cause de la culture de "hchouma", les enfants font de la résistance et refusent d'admettre avoir été violés. Ce qui ne nous facilite pas la tâche pour poursuivre les criminels », atteste, chagrine, Salwa, une des « grandes sœurs » de l'association. Ces enfants, l'ONG a pu en encadrer quelques-uns. Et c'est grâce à cette même association que Mustapha Balsami, l'entremetteur d'Hervé est maintenant en prison. Le plus âgé de ses victimes a accepté de parler sous couvert d'anonymat. « Tout a commencé dans la salle de jeux du Mellah où j'ai rencontré Mustapha. Il m'a dit que je pouvais me faire de l'argent si je consentais à se livrer à des activités sexuelles avec Hervé. Ce que j'ai refusé au départ. Mais, compte tenu de ma situation, j'ai bien fini par céder », concède l'enfant aujourd'hui âgé de 17 ans. Depuis trois ans, il fréquentait le domicile de l'agent immobilier français, des fois en compagnie de six autres gamins. Le pédophile ne passait pas beaucoup de temps dans une même demeure, de peur d'être démasqué. Pour cette victime, comme pour les autres gosses, c'est à un âge précoce qu'ils ont quitté l'école. Les raisons diffèrent : absence du père, peu de moyens, brutalité parentale… « Hervé me payait 200 Dhs la séance. Des fois, il me payait sans passer à l'acte. Un argent facile dont je ne pouvais même pas rêver », avoue-t-il. L'adolescent de moins de 18 ans a pourtant des traits d'adulte.
De quatre à un an… Il se sent coupable d'avoir été trop stupide. Une séquelle parmi bien d'autres. « Un enfant victime d'abus sexuels développe des symptômes schizophréniques, une répugnance au sexe et un stress post-traumatique qui lui font revivre le cauchemar du passé. Il pourra tomber dans la prostitution, développer de la violence contre lui-même et contre les autres et peut devenir un pédophile », explique Mme Aude Michel-Mégnière, assistante sociale. Et le profil de l'abuseur ? « Celui que l'on soupçonne le moins : un hétérosexuel marié », tonne Aude. Pour l'histoire, l'affaire d'Hervé va éclater quand la police va arrêter, en flagrant délit, Hervé en compagnie d'un gamin, dans son domicile, en train de visionner des films pornographiques. Les agents d'autorité allaient saisir plus de 100 000 documents à caractère pornographique. Le tribunal de première instance va condamner l'agent immobilier à quatre ans de prison ferme. Son entremetteur Mustapha à deux ans. Entre-temps, Imad, celui qui a mis la police au parfum, est retrouvé « pendu ». Et même si ses parents attestent que leur fils se sentait traqué, on va conclure au suicide. Fin mai, les mineurs convoqués devant la Cour d'appel se rétractent et disculpent Mustapha. Celui-ci leur avait offert de l'argent en contrepartie. Résultat : Mustapha est innocenté et Hervé voit sa peine passer de quatre à deux ans. Début août, deux mineurs déposent une plainte contre Mustapha, épaulés par l'association "Touche pas à mon enfant" et l'avocat Errachidi, qui se portent partie civile. Ce qui permet la révision du procès de l'entremetteur et de sa femme. Mustapha écopera d'un an de prison ferme, sa femme de dix mois. Coup de théâtre : début décembre, le pédocriminel français bénéficiera d'une remise de peine d'un an. Ce qui veut dire qu'il sera libre en avril prochain. Mais c'est sans compter avec la fougue de la société civile marrakchie. « Nous allons demander la révision du procès d'Hervé et de Mustapha et utiliser la loi sur l'extraterritorialité pour porter l'affaire d'Hervé devant la justice française. Tout le Maroc doit se mobiliser pour que les pédocriminels n'échappent pas à la justice », s'enflamme à juste titre Mme Aniko.
Hicham Houdaïfa

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