Entretien avec Thomas Riley, ambassadeur des Etats-Unis au Maroc
Par Eric MARTIN, jeudi 5 janvier 2006 à 21:34 :: Articles :: #211 :: rss


Quels sont les premiers effets attendus de l’accord de libre-échange signé entre le Maroc et les Etats-Unis?
- Thomas Riley: D’abord, le changement immédiat de plusieurs tarifs douaniers. 95% des produits sont concernés. J’ai constaté que plusieurs entreprises marocaines ont reçu des commandes des Etats-Unis pour des livraisons en mars prochain. Elles ont profité du retard pris dans la ratification de l’accord pour travailler sur le terrain, particulièrement dans le domaine du textile et des produits d’artisanat. C’est un changement réel avec des commandes qui anticipent sur la baisse de la tarification douanière de plusieurs produits, surtout le textile.__
ALE Maroc-USA: «Oui, un accord politique, mais aux implications économiques»
· Le blé, trop cher pour le produire localement
· Les barrières phytosanitaires franchissables
· Emergence: Attention à ne pas abandonner les secteurs traditionnels!
Thomas Riley est ambassadeur des Etats-Unis à Rabat depuis bientôt deux ans. C’est un ami d’enfance du président américain Georges Bush. Des photos, placés à l’entrée de la résidence, le prouvent. Avant d’embrasser la carrière diplomatique, Riley était un homme d’affaires.
· Est-ce qu’il y a déjà des entreprises américaines qui ont manifesté le souhait de s’implanter au Maroc? - Bien sûr. Je rappelle que nous avons un investissement important dans la fabrication du papier, avec le rachat de 65% des actions de la CMCP (Compagnie marocaine de papier et carton) pour un montant de 80 millions de dollars. J’ai reçu la semaine dernière une entreprise de la région de Chicago qui a décidé de s’installer à Casablanca pour fabriquer des instruments de mesure de la température et de l’humidité. Ce projet permettra la création de près de 500 emplois. Elle avait le choix d’aller ailleurs. Mais, l’accord de libre-échange a été décisif. Car, il ne s’agit pas uniquement d’un changement de tarification, mais une mise à niveau des règles du marché, de la protection de l’investissement et de l’environnement des affaires en général.
· Quelles seront les répercussions de l’accord sur l’environnement de l’investissement, l’arbitrage en cas de litige commercial… - Nous anticipons sur le volet juridique qui sera amélioré vers plus de transparence. C’est bien d’avoir la confiance et la protection de la loi en cas de désaccords commerciaux. Les entreprises peuvent augmenter leurs investissements si le changement de l’environnement juridique des affaires est perceptible. Dans le secteur économique en général, des réussites de certaines exportations marocaines seront indéniables. Même des importations peuvent être bénéfiques pour le pays. Pour l’aliment du bétail par exemple, le maïs et le soja sont moins chers aux Etats-Unis. Nous assisterons sûrement à une hausse des échanges dans les deux sens.
· Vous avez parlé de réussites des exportations. Quels sont les secteurs pouvant intéresser le marché américain? - Ce n’est pas automatique et les commandes ne se trouveront pas dans le courrier. Des efforts doivent être faits par exemple en participant aux expositions et en nouant des contacts. A l’ambassade, nous avons des programmes pour aider dans ce sens. Beaucoup d’hommes d’affaires demandent comment faire pour profiter de l’accord de libre-échange. A mon avis, ce n’est pas la bonne démarche. Je pense que ceux qui ont leurs niches vont commencer à livrer dans les semaines à venir. Par exemple, pour l’huile d’olive, les conserves de Meknès (groupe Devico) a commencé à exporter aux Etats-Unis bien avant l’accord pour plusieurs millions de dollars. Dans le textile et l’artisanat ou l’huile d’Argane, des opportunités sont à saisir. Nous avons un programme de l’Usaid pour aider les PME à exporter vers les Etats-Unis. Il s’agit d’un service de consultation sans frais. Via ce service, des sociétés ont déjà commencé à vendre des produits confectionnés par des artisans comme des boîtes ou des bijoux. Ce sont des petites opportunités. Mais les secteurs les plus importants restent le textile et l’agriculture.
· Pour l’agriculture, les craintes sont énormes. Comment ce secteur peut-il être compétitif face aux produits américains? - Pour le blé, ce n’est pas en relation avec les Etats-Unis mais avec le monde. Au Maroc, la production du blé a été longtemps protégée. Elle est devenue non compétitive. C’est une affaire de coûts de production plus élevés que le cours mondial. Le problème est là. Les négociateurs étaient conscients de cette donne. Ils ont diminué la tarification étalée sur des années en liant l’importation de ce produit des Etats-Unis à la récolte marocaine. Avec une grande récolte, l’importation sera faible. Des difficultés sont attendues particulièrement pour les agriculteurs âgés, analphabètes, difficiles à recycler dans un autre secteur. Parfois, ce n’est même pas la peine de faire des efforts. Il faudra changer de culture. J’ai récemment visité plusieurs projets INDH avec des investissements dans le secteur agricole. Pour moi, c’est la chose la plus étonnante que j’ai vue depuis mon arrivée au Maroc. L’ORMVA fait un bon travail pour aider les agriculteurs à organiser le système d’irrigation. Il a pris en compte leur organisation entre tribus et le droit sur les terrains. En même temps, il a introduit de la technologie. Pour les femmes du village qui ne peuvent pas s’impliquer dans l’économie, un petit marché pour le textile et les produits des chèvres a été créé. Il a également construit une école pour les enfants.
· L’ALE va améliorer les échanges et faciliter le commerce. Mais des barrières phytosanitaires découragent les Marocains à prendre pieds sur le marché américain? - C’est vrai pour certains produits. Deux types de limitations existent. La question de la santé des consommateurs aux Etats-Unis est décisive. Nous avons des réglementations très strictes pour l’importation de nourriture. Cela peut aussi être interprété comme une façon de protéger le marché. C’est la deuxième limitation. Tous les produits sont concernés. Faut-il prendre la peine de faire des efforts pour les tests, l’emballage, etc? Je pense que oui. J’ai reçu une personne qui a fabriqué des produits alimentaires avec des colorants. Avant chaque commande, elle a dû effectuer des contrôles et envoyer quelques kg pour faire des tests, avec l’espoir d’avoir une commande au bout d’un an et demi. Au début, cela a été dur, mais elle a fini par recevoir des commandes pour des millions de dollars. La question de ces barrières concerne le marché et les opérateurs économiques.
· Que répondez-vous à ceux qui disent que l’ALE est plus un accord politique qu’économique? - C’est vrai, le début a été politique dans le sens où nous avions décidé de passer un accord avec le Maroc, un pays ami et allié, avec qui nous avons collaboré sur plusieurs dossiers. Ce choix a été fait après que le président américain ait rencontré le Roi du Maroc en 2002. Cependant, la base de l’accord est économique. Nous avons décidé de faire des efforts pour que, tous ensemble, nous arrivons à changer l’environnement au Maroc. Le taux de croissance peut augmenter à 5 ou 6% au lieu de 3 ou 4 maintenant. Le problème numéro 1 au Maroc reste le chômage des jeunes. L’ALE peut traiter ce problème en créant des investissements et en augmentant les échanges commerciaux. Oui, l’accord était politique mais ses résultats seront économiques.
· L’ALE est un accord bilatéral qui présente des avantages provisoires par rapport au multilatéralisme. Qu’en pensez-vous? - Le problème des accords multilatéraux est de contenir les besoins de tous les membres et les exceptions de certains pays. Avec l’accord bilatéral, nous pouvons cibler des filières. Nous ne pouvions obtenir pour le Maroc les concessions sur le blé dans un accord multilatéral.
· Cependant, l’ALE exclut les provinces du sud du Maroc. Ce n’est pas vrai. Nous avons conclu l’accord avec le Maroc comme pays reconnu par le monde entier. Au niveau international, le Sahara ne fait pas encore partie du Maroc. Le jour où un accord avec l’Algérie et les Nations unies sera obtenu, nous n’aurons rien à changer au document. Le poisson et les autres produits en provenance de cette région ne font pas partie de cet accord. Mais les poissons ont-ils un drapeau?
· Fallait-il engager les réformes avant l’accord ou commencer par l’accord et faire des réformes par la suite. Pour vous, quelle est la meilleure démarche? - J’ai suivi le débat relatif au timing des réformes avec intérêt. Je pense qu’il faut faire les deux parallèlement pour deux raisons. D’abord, avant l’accord et les vraies opportunités, nous n’avons pas de motivation. C’est très difficile d’engager les réformes dans cette situation. Ensuite, c’est difficile de savoir quelles sont les meilleures réformes à engager et de quelle façon sans connaître les besoins du marché.
McKinsey: Exagéré?
Sur le rapport de McKinsey ayant délimité les secteurs d’avenir, l’ambassadeur américain a été catégorique. «A mon avis, ce n’est pas une question de secteurs mais une affaire de produits si nous parlons d’exportation vers les Etats-Unis ou même vers l’Europe. Le succès sera assuré pour les entreprises qui fabriquent des produits de qualité à de bons prix. C’est le vrai marché». Pour lui, il ne faut pas abandonner les secteurs traditionnels. «Parler du rapport McKinsey c’est comme pour dire qu’il n’y a pas d’avenir pour l’agriculture, que le textile sera dominé par les Chinois… C’est vraiment exagéré, rappelle le diplomate américain. Et d’ajouter que «Le Maroc ne peut pas tout transformer en centres d’appel». Le Royaume a beaucoup d’atouts dans ces deux secteurs. Il suffit parfois d’une amélioration des règles du marché ou un partenariat avec des Américains ou des Européens pour créer des opportunités.
Accompagnement
L’ambassade des Etats-Unis au Maroc a développé des programmes pour accompagner les Marocains qui s’intéressent au marché américain. C’est le cas de l’Executif Services Corporation (ESC) à Casablanca, dirigé par Mohamed Bensouda, qui a conçu un programme d’assistance pour aider les PME. Pour Riley, les séminaires pour dire qu’avec l’accord de libre-échange c’est gagnant-gagnant, ne sont pas vraiment utiles pour les hommes d’affaires. Le plus important, c’est d’aider une personne à prendre contact, connaître les règles phytosanitaires, l’emballage…
Propos recueillis par Mohamed CHAOUI

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