Les joues creuses et l'air cacochyme, Abdelghani qui fait vieux pour ses quarante ans, fréquente depuis son bas âge ce cimetière où régnait en maître son père, Boutagui Abdeslam, une référence pour tous les fossoyeurs de la ville et qui a raccroché pelle et pioche en attendant le jour du grand départ.

Flottant dans un jean qui date de la conquête de l'ouest, Abdelghani ce célibataire endurci qui trime pour sa petite famille (son père et sept frères et soeurs), parle avec passion de son métier tout en surveillant, mine de rien, ses deux aides entrain de creuser une tombe.

Il apostrophe l'un de ses deux assistants et procède à des délimitations faites dans le sol à partir des pas qu¹il vient de compter, en lieu et place d¹un instrument de mesure approprié, et reprend le fil de ses idées pour confier : «je suis un croque-mort, un haffar Lakbour, un métier macabre et à connotation sépulcrale, méprisé et rejeté, mais c'est grâce à lui que chez moi ont fait bouillir la marmite». Pour se donner une contenance, il dépoussière furtivement le tabouret sur lequel il était assis et qui ne tient que par le vernis, et se lance dans une plaidoirie en faveur de sa profession qu¹il qualifie de «noble» et d'indispensable». Le cellulaire bien accroché à la ceinture, Abdelghani qui dispose de cartes de visite et qui ne rate jamais les journaux télévisés du soir, estime que les fossoyeurs «ont droit à plus de respect et de considération, surtout de la part de ceux qui oublient que la vie n'est qu'éphémère et qu'ils auront besoin, un jour, d'un fossoyeur pour les enterrer dans une simple tombe de deux mètres de longueur, 45 cm de largeur et 65 cm de profondeur». Il fait, toutefois, remarquer que pour les enterrements avec cercueils en bois de fabrication locale ou en provenance d'Europe, les tombes sont respectivement de 2,10 m de longueur, 50 cm de largeur et 65 cm de profondeur et de 2,10 m de longueur, 80 cm de largeur et 65 cm de profondeur.

Les morts relégués aux oubliettes

D'une voix pausée et calme, il évoque les avatars de son métier et, sans détour ni jérémiade, révèle que la moyenne mensuelle de ses gains avoisine les 800 DH, sachant qu¹il y a des période de vache maigre où il est forcé au chômage technique pendant un mois ou deux. Haussant les épaules et tirant goulûment sur sa cigarette, il laisse tomber un laconique : «Ainsi va la vie ! Il faut que des gens meurent pour qu'on mange». Pour creuser une tombe, inhumer le mort et refermer la sépulture, le prix est de l'ordre de 600 DH, mais il arrive que certaines familles endeuillées donnent plus, comme il existe celles qui donnent moins ou qui n¹ont pas d¹argent carrément et là, Abdelghani, qui a le coeur sur la main, le fait gratuitement, Fi Sabili Allah (pour Dieu). Bien sûr, il y a les à-côtés qui rapportent quelques billets, comme cimenter, crépir, passer à la chaux ou décorer avec marbre et carrelage les tombes, selon les desiderata des familles. «Dans ce cimetière, il y a des tombes qui ont coûté la bagatelle de 15.000 DH. Du gaspillage selon mes maigres connaissances et ce n¹est même pas bien vu par notre religion, l¹Islam», martèle-t-il pince-sans-rire. Ce fossoyeur qui lit presque quotidiennement la presse écrite arabe et qui a été quelque temps chauffeur, préfère exercer ce métier dans la dignité et déplore l'état du cimetière de Bab Doukkala où il n¹y a pas d¹eau, à l¹exception de deux puits construits par deux bienfaiteurs (une femme et un homme). «Regardez toutes ces tombes bouffées par les herbes sauvages ! J'ai l'impression que les gens relèguent rapidement aux oubliettes leurs morts», s'indigne Abdelghani qui vilipende et tire à boulets rouges sur «tous les intrus qui piratent le métier et bafouent ses règles et normes». «Les gens pensent que nous sommes payés par la municipalité, ce qui est faux, car seul le gardien est employé municipal, alors que toutes mes démarches pour y être recruté sont restées vaines, ensevelies dans un linceul du silence», rappelle-t-il avec fatalisme. Avant de rejoindre un charretier venu lui livrer du ciment et de la chaux pour retaper une tombe, Abdelghani réaffirme qu¹il ne porte pas dans son coeur ceux qui assistent aux obsèques, parce qu¹il faut bien enterrer son prochain, et qui multiplient les lazzi, en parlant fort et de tout, sans savoir qu¹ils vont mourir demain.

Mohammed Khyate