« Les plantes, c'est l'avenir du Maroc ». Jamal Bammi, alias Monsieur Plantes, est catégorique. Ce docteur en botanique brosse avec passion un paysage des plantes médicinales marocaines pour le moins exceptionnel. « Nous avons tout ce qu'il faut dans notre pays pour soigner la population et développer des médicaments à gros potentiel économique », ajoute-t-il, « mais ce n'est qu'un potentiel, injustement méprisé, et par les gens ordinaires et par les pouvoirs publics ». Au dernier recensement réalisé en 2001, on compte 4500 plantes au Maroc dont environ 20% d'espèces endémiques (plantes qui ne poussent nulle part ailleurs que dans le pays). « Et nous sommes loin de tout connaître », précise ce mordu de la nature. Avec Samia Belkhayat, une autre grande amoureuse des plantes et par ailleurs présidente de Randomaroc, une association de randonnée pédestre, ils parcourent les endroits les moins accessibles pour dénicher des espèces rares comme cette variété de thym qui regorge d'une substance extrêmement puissante, le bornéol. En effet, l'huile essentielle extraite du Thymus Riatarum renferme environ 80% de cette « molécule du bien-être ». Elle est donc la plante la plus riche de ce principe dans le monde, d'après une étude unique menée par l'Institut Agronomique et Vétérinaire (IAV) en collaboration avec la Faculté des Sciences de Rabat. Cette plante, qui ne pousse que dans le Rif et Jbel Tazzeka, permettrait de renforcer le système immunitaire, de purifier le sang et de lutter contre les infections les plus graves, comme les hépatites, grâce à son pouvoir antiseptique inégalé. Ses propriétés, les habitants de la région les connaissent depuis très longtemps. Ils l'utilisent au quotidien dans la cuisine et pour soigner n'importe quelle maladie ou presque. « J'ai visité toutes les maisons des alentours », raconte Samia, « et partout on m'a dit la même chose : très peu de gens tombent malades et quand, par hasard, cela arrive, ça ne dure jamais longtemps ». De même, on connaît maintenant les mêmes effets radicaux de deux origans, l'Origanum Elongatum et l'Origanum Grosii, qui possèdent aussi un large spectre d'utilisation, y compris pour lutter contre l'asthme. Ces deux-là ne poussent que dans le Rif et dans la région d'Aknoul, au nord de Taza, et parcimonieusement encore… Désert fertile Au sein d'une hostilité apparente et silencieuse, le Sahara cache les plantes les plus prometteuses. Tronc gris noueux, larges feuilles grasses et fruit creux sans chair comestible, le pommier de Sodome (calotropis procera ou encore arbre à soie du Sénégal) ne paie pas de mine. Mais la présence de ce petit arbre très commun dans cette région est une bénédiction pour les nomades, car elle signifie qu'il y a de l'eau en sous-sol. Celui qu'on appelle « torha » ou « torcha » en amazigh et en darija participe également à la construction des huttes des Touaregs. Plante particulièrement dangereuse, son latex abondant se révèle très irritant et peut rendre aveugle. Il contient des substances cardio-toxiques et fut autrefois employé pour fabriquer des flèches empoisonnées. Pourtant, il possède un grand pouvoir anti-cancéreux en perturbant le processus de division des cellules malades. Dans le même domaine, une plante banale comme la luzerne présente un type d'action similaire, en plus d'être un bon anti-hémorragique et une source importante de vitamine K, nécessaire à la coagulation du sang. On pourrait encore parler du gâtilier (vitex agnus castus ou « kharwaâ » en darija) qui lutterait contre le syndrome de la pré-ménopause et de la ménopause de façon complète et surtout sans effets secondaires. Le zygophyllum gaetulum ("l'aâgaya"), quant à lui, pousse dans les ergs et les gens en connaissent de façon empirique le pouvoir anti-diabétique. La liste serait sans fin… Manque de visibilité scientifique Très souvent, il n'existe qu'une seule étude par plante, difficile d'accès, car peu médiatisée auprès de la communauté scientifique, elle-même à l'état embryonnaire. Or la règle veut que chaque résultat scientifique soit validé par au moins un autre laboratoire. Dans ce cadre, difficile donc de faire avancer les choses. Quelques chercheurs isolés dans les universités, quelques passionnés comme Monsieur Plantes font bouger, avec leurs moyens, les connaissances fondamentales du terrain. Mais celles-ci ne sont guère rentabilisées à cause de l'absence totale de laboratoire de recherche appliquée et de développement expérimental. Ces champs scientifiques sont essentiels car ils consistent en des travaux systématiques fondés sur des connaissances validées en vue d'établir de nouveaux procédés d'exploitation à grande échelle ou à améliorer ceux qui existent déjà. Par ailleurs, à ce jour, on ne trouve pas de base de données exhaustive des plantes, ni d'index des thèses à ce sujet (on en aurait produit entre 200 et 300). Aucun laboratoire habilité à produire des médicaments sur le territoire n'utilise de principe actif issu de plantes. Tout est fabriqué à partir de substances synthétiques, importées qui plus est. D'après le docteur Ben Mimoun, des laboratoires Pfizer, « pour découvrir une molécule qui marche, le budget peut atteindre 700 millions de dollars sur des durées comme 10 ans ! Et en plus, il n'y a pas de garantie de résultat ». Dans un pays où une myriade de plantes aromatiques et médicinales foisonne encore largement à l'état sauvage, où les gens connaissent une partie de leurs vertus (et de leurs inconvénients), où on ne sait pas mettre en place une vraie chaîne de production qui préserverait l'environnement, tout reste à faire.



Affifia Kadri